lundi 15 juin 2009

Fin de partie à Copacabana






Une boîte de nuit très courue de Copacabana, à Rio, doit fermer boutique. Il s'agissait pourtant d'un lieu où les prostituées travaillaient en sécurité et de façon librement choisie, regrette la Folha de São Paulo.

Avec ses formes à peine cachées, promesse de bien des enchantements, Adriana - de son nom de guerre -, originaire du Minas Gerais, hausse les épaules lorsqu'on lui annonce que la discothèque Help va devenir un musée. "Un musée de femmes nues, alors..."

Les femmes légèrement vêtues ne sont pas les seules à évoluer dans cet établissement fondé voici vingt-cinq ans à la lisière de Copacabana, qui accueille la jeunesse dorée de Rio. Depuis les années 1990, l'endroit est l'un des hauts lieux de la prostitution au Brésil. Mais voilà : le gouverneur de l'Etat de Rio de Janeiro compte bien édifier sur les 1 600 m² du terrain de l'Avenida Atlântica le siège du futur musée de l'Image et du Son (MIS).

L'Etat a versé quelque 13 millions de reais [4,7 millions d'euros] pour l'expropriation du terrain et évalue le projet à 65 millions de reais [24 millions d'euros], financés pour moitié par le privé.

Si ce projet du gouvernement aboutit, les femmes à demi-nues qui dansent sur la piste du Help perdront une clientèle fidèle qui s'imagine chaque soir avoir tiré le gros lot.

Et elles seront nombreuses à aller courir les rues en quête d'un lieu aussi sécurisant que le Help pour travailler.

De fait, ici, les proxénètes n'entrent pas. Des quelque 1 300 à 5 500 euros que peuvent gagner ces femmes chaque mois, selon leurs avantages, pas un sou ne va dans les poches d'un intermédiaire ou d'un "protecteur". En revanche, elles doivent débourser de 10 à 14 euros pour entrer dans les lieux et y rester jusqu'à la fermeture, vers 5 heures du matin. Un investissement risqué : en l'absence de client, il est perdu.

Contrairement aux petites boîtes animées du quartier, les prostituées ne poussent pas les clients - pour la plupart étrangers - à la consommation. Chacun prend son ticket à la caisse et sa boisson au comptoir.

D'autre part, il n'y a ni sexe, ni nudité, ni strip-tease. L'endroit pourrait passer pour une boîte des plus banales si les femmes n'y faisaient pas commerce de leurs charmes. Les vigiles veillent à éloigner tous les consommateurs de drogue.

"C'est un lieu extrêmement sûr, qui respecte les normes et codes du travail sexuel au Brésil", affirme l'anthropologue Thaddeus Blanchette. "Si tous les bordels étaient comme le Help, ce serait une ville exemplaire."

Américain implanté à Rio, Blanchette est l'auteur, avec l'anthropologue Ana Paula da Silva, d'une étude intitulée Nossa Senhora da Help [Notre Dame du Help]. Un titre ironique qui se moque des étrangers crédules, certains d'avoir rencontré dans la discothèque la femme de leurs rêves, une jeune Bahianaise vierge de 26 ans...

Dans un livre intitulé Fille, mère, grand-mère et putain, une ex-prostituée, Gabriela Leite, résume : "Cette fermeture résulte d'une moralisation du gouvernement, qui veut occulter la prostitution." Mais les services culturels de l'Etat contestent cette assertion et expliquent que la culture est un facteur de développement économique. Malgré tout, la polémique fait rage.

"Le gouvernement va fermer un lieu exemplaire, affirme Blanchette. Au Help, c'est la femme qui contrôle les conditions de la négociation. Elle est libre de choisir d'accompagner ou pas la personne de son choix."

Ces jeunes filles rêvent d'un mari étranger, un "gringo" qui les emmènerait loin du Brésil, vers un paradis stéréotypé, à en croire les confidences de celles qui ont laissé leurs enfants en Europe, avec un père allemand, pour reprendre le travail qu'elles avaient abandonné. Beaucoup tentent de joindre les deux bouts en fréquentant le Help après leur journée de boulot.

Ailleurs à Copacabana, les prostituées aux mains des proxénètes sont légion. Alors, les orphelines du Help n'auront guère le choix. Ce sera la fin de leur indépendance actuelle. Comme d'autres, elles aborderont le client sur les plages et seront exposées à la dure loi du trottoir.

Et pourtant, les futures sans-abri n'appellent pas au secours : elles le regrettent, mais se résignent à l'expulsion. Beaucoup se souviendront d'elles comme des occupantes du musée imaginaire des femmes dévêtues.

Aucun commentaire: